CERVEAU ET SPIRITUALITE : LES ETATS MODIFIES DE CONSCIENCE (EMC)

de | 15 mai 2016
EMC

Etats modifiés de conscience

Image crédit : wolfepaw

CERVEAU ET SPIRITUALITE : LES ETATS MODIFIES DE CONSCIENCE (EMC)

Louiza DAHOUN Jean DISEROI Olivier CHAMBON

Louiza Dahoun

Selon l’ethnologue Georges Lapassade, « les termes « états modifiés de conscience » (EMC) rassemblent un certain nombre d’expériences au cours desquelles le sujet a l’impression que le fonctionnement habituel de sa conscience se dérègle et qu’il vit un autre rapport au monde, à lui-même, à son corps, à son identité[1] ».

Pour désigner ce « dérèglement », les Anglo-Saxons utilisent l’expression Altered State of Consciousness (ASC), expression que l’on pourrait traduire littéralement par « état de conscience altéré ». Toutefois, la plupart des auteurs francophones lui ont préféré celle de modification, craignant que cette notion d’altération de la conscience ne soit entendue comme un symptôme pathologique.

Vivre un autre rapport au monde revient aussi à expérimenter une réalité différente de la réalité ordinaire. Au niveau philosophique, cela nous oblige à nous interroger sur qu’est la normalité : comment s’assurer de notre conscience ? Georges Lapassade invite à se poser la question en ces termes : « Qui, où et quand suis-je ? » Répondre à ces trois éléments d’interrogation permet de prendre conscience de son statut d’individu, dans un registre spatio-temporel en accord avec des repères communs à l’ensemble de la société. En effet, ces repères – auxquels nous recourons sans cesse – fondent le concept de la réalité ordinaire. Ils attestent en quelque sorte de notre expérience subjective de cette réalité. En conséquence, une variation, même infime, d’une réponse à la question « qui, où, quand suis-je » suggèrera la présence d’un état modifié de conscience.

Les critères qui permettraient de catégoriser les états modifiés de conscience ne sont pas faciles à établir, tant le phénomène est variable et ses caractéristiques multiples.

Le chercheur Pierre Etevenon distingue trois types d’EMC : « Les états de conscience naturels, désignant l’éveil, le sommeil, le sommeil paradoxal qui correspond le plus souvent à un vécu de rêve. Les états de conscience altérés, regroupant les pathologies mentales et neurologiques, ainsi que les intoxications sous drogue. Enfin, les états de conscience modifiés volontairement, lors de méditations, relaxations, yoga, transe chamanique ou mystique, expérience de mort imminente, ivresse des sommets ou des profondeurs[2]. »

Selon les critères normatifs en vigueur dans notre société, on pourrait être amenés à considérer les EMC comme des formes d’états psychotiques transitoires. Mais il faut être prudent face à ce parallèle avec la folie, car lors de ces états modifiés de conscience, même les plus profonds, le sujet revient à la réalité du groupe au terme de son expérience. En revanche, ce n’est pas le cas du psychotique qui évolue, lui, dans une sorte d’état modifié de conscience chronique et le plus souvent irréversible. La différence fondamentale entre un épisode psychopathologique et un état modifié de conscience réside donc dans la capacité de maîtrise du sujet.

Longtemps associés aux phénomènes paranormaux, les états modifiés de conscience ont longtemps suscité l’aversion de la communauté scientifique. C’est seulement à partir des années 1960 que les psychologues américains ont repris et approfondi la notion d’ASC. « Cette notion s’est alors développée dans un contexte de contre-culture et de révolution psychédélique. Elle se situe au carrefour des recherches sur l’hypnose, les drogues, les techniques de méditation », précise Georges Lapassade. Ce courant, qui a changé le regard de la psychologie et de l’ethnologie classique, n’a pas réellement trouvé d’échos favorables au sein de la recherche française, encore très sceptique sur la question.

LA MEDITATION, UN EVEIL DE L’ESPRIT, Jean Diseroi

Des cliniciens de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, utilisent des outils thérapeutiques issus du bouddhisme. Des patients souffrant de phobies ou de dépression s’initient ainsi aux techniques de la « pleine conscience ».

« Je ne semble pas le porter sur moi lorsqu’on me voit comme ça, mais je suis très névrosée. » Rien chez Florence[3] ne laisse en effet penser qu’elle puisse souffrir d’une phobie sociale, l’éreutophobie (la peur panique de rougir en public), une anxiété qu’elle traîne depuis l’enfance et qu’elle a longtemps tenue secrète. Ce n’est qu’à l’âge de 31 ans, alors que son nouvel emploi (conseillère de clientèle dans une banque) rendait la situation intenable, qu’elle décide de consulter un psychiatre. Après avoir suivi une psychothérapie classique, elle sent qu’il lui manque encore « quelque chose ». C’est à ce moment qu’elle rencontre Christophe André, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Au sein du groupe que ce dernier a mis en place, elle expérimente alors la méditation « pleine conscience ».

Le « scanner du corps »

Depuis un an, Florence médite quotidiennement et en parle de manière étonnamment rationnelle. Rien dans son expérience ne se rattache à la prière, à l’extase ou à quelque état mystique. Méditer en « pleine conscience », c’est simplement s’allonger et fermer les yeux en faisant quelques exercices. Son préféré : le « scanner du corps », lors duquel, tout en contrôlant sa respiration, elle passe en revue ses orteils, pieds, jambes, etc. « Lorsque l’on est concentré sur un membre, on le sent se réchauffer. On a l’impression que l’on apprivoise son corps. » Une méditation « laïque », toute simple.

Une pratique qui, pour Florence, représente pourtant bien plus qu’une philosophie de vie. Pour nous permettre de le comprendre, elle nous raconte son histoire. La phobie sociale qui l’affecte n’est pas soudainement arrivée : elle en souffre depuis qu’un oncle l’a agressée sexuellement alors qu’elle avait 11 ans. « Chez moi, ça a pris toute la place, un truc énorme. J’avais peur des autres, je suspectais tous les hommes d’être pervers. » Aujourd’hui, elle dit avoir pardonné, mais ses troubles auront structuré sa vie. Le monde du travail aura ainsi été source d’une angoisse perpétuelle : « Je n’y allais jamais sans une épaisse couche de maquillage. » Personne ne connaissait son problème, imperceptible au quotidien tant elle est avenante et extravertie. Une personnalité qu’elle qualifie elle-même de « contre-phobique ».

Un long apprentissage

Florence n’est pas un cas isolé. Les méditants du groupe de l’hôpital de Sainte-Anne sont le plus souvent porteurs d’ « une souffrance vraie » – vraie parce que, selon Florence, « elle empêche de vivre ». Pour Claire, autre membre du groupe, méditer c’est lutter contre la dépression ; rien à voir avec la « détente » ou du « lâcher prise ». « Lorsque je méditais, je ressentais du vide. J’avais beaucoup d’angoisses et de pensées morbides : quand je prenais conscience de petites douleurs dans la tête, je pensais à des tumeurs, lorsque j’entendais les battements de mon cœur, j’avais peur qu’il s’arrête. Il m’était difficile d’entrer dans de longues méditations. » Des obstacles qu’elle a surmontés grâce à l’apprentissage de la persévérance. Aujourd’hui, Claire parvient à mieux relativiser le flot de pensées qui lui vient perpétuellement à l’esprit.

Pour Florence, méditer permet de ne pas étouffer au quotidien. « Ces troubles ont restreint ma vie. On finit par ne plus vivre qu’en fonction de ses peurs. » Des peurs qui se manifestent dès qu’elle sort de chez elle. Elle répond d’habitude à cette anxiété par la prise d’un tranquillisant. Cette année, lors d’un séjour en cure thermale, elle s’est quotidiennement astreinte à une séance de méditation. «Je n’ai pas pris un seul anxiolytique pendant cette semaine. » Florence ne s’y trompe pas : la méditation n’est pas une recette miracle, mais un entraînement de l’esprit, grâce auquel la phobie et la dépression ne sont plus des fatalités. Dans ses relations avec ses proches ou lors de simples balades, Florence mesure au jour le jour les effets positifs de sa pratique. « Récemment, alors que je sortais d’une séance de théâtre d’improvisation, je suis entrée dans les boutiques après avoir regardé les vitrines. » Une petite chose qui, pour elle, n’est en rien anodine : « Je ne l’aurais jamais fait avant. La méditation est, pour moi, comme un éveil de l’esprit ».

Nourrir l’espérance

Florence en parle aussi comme d’une « ascèse », une « discipline », qui porte ses fruits grâce à l’assiduité dont elle fait preuve et qui n’est pas sans rappeler certaines formes de vie religieuse. Ả travers des lectures, des conférences, Florence s’intéresse d’ailleurs à la philosophie bouddhiste : « J’aime particulièrement l’idée de l’impermanence, que tout ce qui se passe dans une vie est amené à évoluer. » Une idée forte au regard de sa propre vie. L’impermanence, c’est peut-être déjà celle de sa souffrance. On comprend que sa pratique est bien plus qu’une version désenchantée de la méditation religieuse. Qu’elle est porteuse d’une utopie – pas encore celle d’un autre monde- mais celle d’une vie nouvelle et d’un rapport différent aux autres. Elle nourrit une foi, une espérance. « Ce que j’attends du bouddhisme, c’est d’intégrer une communauté bienveillante. » La méditation laïque l’aura ouverte à une quête, spirituelle certes, mais également religieuse – dans son sens étymologique, celui de « faire du lien ».

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               LE POUVOIR DES HALLUCINOGENES Entretien avec le psychiatre Olivier Chambon[4] , Propos recueillis par Sidonie Maurin

Ayahuasca, LSD, psilocybine… Souvent diabolisés, les psychédéliques suscitent aujourd’hui l’intérêt de nombreux chercheurs, qui leur reconnaissent un rôle thérapeutique et une authentique dimension mystique.

Des substances psychédéliques sont utilisées pour soigner des états dépressifs ou d’alcoolisme profond. Comment agissent-elles ?

         Les psychédéliques – communément appelés PDL – ouvrent une porte vers l’inconscient. Mais ils ouvrent aussi des canaux de perception supra-sensoriels permettant de vivre l’interconnexion de toutes les consciences, de visiter des univers parallèles et de réaliser une expérience mystique d’union avec le sacré. En 1962, une expérience s’était donné pour but de voir si la psilocybine, le principe actif de champignons hallucinogènes, pouvait être considérée comme une substance enthéogène (étymologiquement, enthéogène signifie « qui génère Dieu ou l’Esprit en soi ») pour des personnes ayant des prédispositions religieuses – des étudiants en théologie. Les résultats ont été probants : neuf étudiants sur dix ont relaté une profonde expérience mystique. L’ouvrage de Robert Forte, Entheogens and the Future of Religion (Coucil on Spiritual Practices, 1997), compare l’expérience des mystiques réalisée par l’esprit et les voyages mystiques sous psychédéliques, constatant qu’ils sont point pour point identiques.

L’accès à un état modifié de conscience (EMC) passe-t-il par la consommation de substances ?

Les PDL sont l’une des possibilités d’induire un état modifié de conscience, mais ce n’est de loin pas la seule. Et lorsque c’est le cas, l’accès à la dimension spirituelle dépend en partie du niveau préexistant de préparation et de développement spirituel du consommateur. La méditation, les prières, le tambour pour les chamanes permettent aussi d’accéder à une forme de transcendance. La conscience de l’immanence, c’est-à-dire la présence de Dieu et de l’esprit en toutes choses, est alors prégnante, rejoignant sur ce point la tradition chamanique qui observe l’esprit dans les plantes, les ruisseaux… Chaque branche mystique a ses propres moyens pour entrer en contact avec le transcendant.

Les analogies entre expériences psychédéliques et voyages chamaniques semblent nombreuses.

Les chamanes voyagent entre la réalité ordinaire et la réalité non ordinaire, sans s’y perdre. Ils entretiennent des relations avec des esprits qui deviennent alors des alliés dans leur travail. La médecine psychédélique rejoint le chamanisme dans la mesure où les PDL permettent d’entrer en contact avec des mondes différents et de sentir des présences, des existences séparées de notre conscience (des « entités »). Ces EMC peuvent alors avoir des retombées dans le quotidien de chacun sous forme de synchronicité – ce qu’on a vu arrive plus tard – ou d’informations obtenues auprès des esprits. Si le recours aux PDL devient légal en France sur le plan médical , le protocole clinique devra définir un encadrement strict du patient, par les biais de chamanes et de médecins formés aux ingrédients de base.

Vous évoquez une réalité sous-jacente à notre propre réalité. Que voulez-vous dire ? 

Toute personne faisant l’expérience d’un EMC peut s’apercevoir qu’il existe bien d’autres niveaux de réalité que celui que nous connaissons. Ces niveaux ont leur propre forme d’organisation énergétique, sont peuplés de consciences autonomes, et peuvent interagir avec notre réalité quotidienne. Nos cinq sens ne nous permettent que de voir la réalité ordinaire, alors que notre conscience est une sorte de « super-sens » qui nous permet d’avoir accès à ces autres niveaux. Nous ne voyons qu’une infime partie de ce qui existe réellement : nous sommes mentalement immergés dans une sorte de réalité virtuelle construite par nos cinq sens. Les yogis disent que nous sommes dans un état de rêve dont il faut apprendre à s’éveiller. De plus, nos sens nous trompent : par exemple, nous avons l’illusion que la matière est pleine et solide, alors que la physique quantique montre qu’elle est faite de vide à 99,99%.

 

L’utilisation des PDL se situe aux antipodes de la pensée cartésienne…

Rappelons d’abord que les principales découvertes de Descartes ont été faites au cours de trois célèbres rêves, c’est-à-dire dans des états modifiés de conscience. Les exemples de découvertes scientifiques majeures réalisées grâce aux expériences faites sous PDL sont multiples : le codécouvreur de l’ADN, Francis Crick, a révélé qu’il n’aurait pas pu réaliser sa découverte sans LSD, et Kary Mullis utilisa lui aussi cette substance pour avancer dans ses travaux sur les polymères, qui lui ont valu le prix Nobel. La recherche a un travail énorme à mener pour rassurer les gens quant au bon usage des PDL : ce sont tout sauf des substances réservées à une jeunesse en discothèque. Utilisées dans un cadre médical approprié, les PDL ont un vrai rôle à jouer sur le plan psychothérapeutique. Dans notre pays, les préjugés sont plus forts que les faits. Il y a un décalage entre la France et d’autres pays, comme les États-Unis, quant aux recherches portant sur les psychédéliques et d’autres réalités spirituelles, telles que les expériences de mort imminente (EMI)

Le scientifique Benny Shanon a soulevé un tollé lorsqu’il a avancé que Moïse avait présenté ses dix commandements sous l’effet de puissants hallucinogènes.

Il a pourtant probablement raison. Des recherches universitaires montrent que les principaux philosophes grecs ont construit la pensée occidentale sur la base des révélations qu’ils ont eues après avoir consommé des substances proches du LSD. Il se pourrait aussi que les effets de deux champignons, le psilocybe et l’amanite tue-mouches, aient joué un rôle fondamental dans la naissance des religions, notamment du christianisme.

Le potentiel des PDL dans un monde en perte de valeurs est très important. Ils ramènent à des valeurs humanistes, à l’amour, au respect de la Terre et de tous les êtres, à une vie moins matérialiste. Bien sûr, après un EMC induit par psychédélique, le plus dur reste à faire : il faut intégrer ce que l’on a appris pour l’appliquer dans notre vie quotidienne. Après avoir vécu une telle expérience, beaucoup de gens vont entrer dans une approche spirituelle, se mettre au yoga ou à la méditation.

 

[1] Georges Lapassade, États modifiés de la conscience (PUF, 1987)

[2] Pierre Etevenon et Bernard Santerre, États de conscience, Sophrologie et Yoga (Tchou, 2006)

[3] Le prénom a été changé

[4] Médecin psychiatre, Olivier Chambon est notamment l’auteur de la Médecine Psychédélique. Le pouvoir thérapeutique des hallucinogènes (Les Arènes, 2009) et de Le Chamane et le Psy (Mama éditions, 2010), coécrit avec Laurent Huguelit.

Source de l’article original : bien.vieillir.perso.neuf.fr

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