
C’est peut-être un peu gênant à envisager. On peut être chaleureux, généreux et sincèrement bien intentionné, et pourtant constater que certaines conversations laissent un goût légèrement amer. Il est tentant de croire que la gentillesse suffit. Mais la sympathie repose souvent sur des mécanismes plus subtils. Elle se construit généralement à partir de petites habitudes conversationnelles, dont on n’a même pas conscience.
Le point rassurant : la plupart de ces habitudes proviennent de l’anxiété, du besoin de plaire à tout prix ou d’une trop grande sensibilité, et non d’une mauvaise nature. Autrement dit, elles sont généralement corrigibles.
Une petite précision avant de commencer : nous sommes des auteurs, pas des thérapeutes ni des cliniciens. Il s’agit ici d’une réflexion sur l’impact des habitudes quotidiennes sur autrui, et non de conseils psychologiques ou d’un diagnostic. Les schémas ci-dessous sont des observations générales, et non des règles qui vous concernent personnellement.
1. Vous vous justifiez excessivement

Quelqu’un vous demande pourquoi vous ne pouvez pas venir dîner. Au lieu de dire « Je ne peux pas cette semaine, désolé », vous vous lancez dans un récit en trois parties : votre emploi du temps, votre sommeil et la remarque de votre ami le mois dernier.
Vous ne mentez pas. Vous avez simplement l’impression de leur devoir toute l’histoire. Le problème, c’est que trop d’explications peuvent donner l’impression contraire à ce que vous voulez dire. Cela peut être perçu comme une attitude défensive, ou comme une demande d’autorisation.
La psychologue clinicienne Nicole LePera le décrit ainsi : « Le fait de trop expliquer est une réaction habituelle qui nous pousse à tenter de nous débarrasser de la culpabilité ou de l’anxiété en fournissant une réponse “idéale” à autrui. » Il s’agit de son interprétation, et non d’une vérité scientifique établie, mais elle résonne chez beaucoup de personnes.
La solution est plus simple qu’il n’y paraît. LePera suggère qu’avec de la pratique, « les gens apprécient les réponses courtes et concises. Et oser dire non instaure un véritable respect mutuel ». Au début, cela semblera sans doute étrange. Une réponse brève peut même paraître impolie quand on a l’habitude d’enjoliver les choses. Mais en réalité, ce n’est généralement pas le cas.
2. Vous donnez des conseils non sollicités

Un ami vous confie avoir des difficultés avec son patron. Avant même qu’il ait fini sa phrase, vous lui faites déjà trois suggestions. Vous voulez l’aider, mais il y a de fortes chances qu’il l’interprète autrement.
Les conseils non sollicités peuvent être perçus comme une forme d’affirmation de soi, même involontairement. Dans une série d’études résumées dans Psychology Today, des chercheurs ont constaté que donner des conseils tend à renforcer le sentiment de pouvoir de celui qui les prodigue. Les personnes qui les reçoivent décrivent souvent celles qui donnent fréquemment des conseils comme étant trop sûres d’elles ou présomptueuses, même lorsque ces conseils sont pertinents.
C’est là le problème. Même si les conseils sont bons, ils peuvent quand même nuire aux sentiments de l’autre, car ils sous-entendent qu’il n’aurait pas pu trouver la solution seul.
Souvent, les personnes qui se confient ne cherchent pas du tout de solution. Elles ont simplement besoin d’être écoutées. Un simple « Ça a l’air vraiment frustrant, est-ce que tu veux des idées ou est-ce que tu as juste besoin de te défouler ? » est généralement plus efficace que n’importe quel conseil que vous pourriez leur donner.
3. Vous remplissez chaque silence

Un silence s’installe dans la conversation. Avant même qu’il ne se soit apaisé, vous vous empressez de le combler par une question, une blague, n’importe quoi. Vous essayez de maintenir une ambiance détendue. Or, vous risquez de faire exactement le contraire.
Il y a une raison pour laquelle le silence peut être si lourd de sens. Deux expériences menées par Koudenburg, Postmes et Gordijn ont montré qu’une conversation fluide tend à susciter un sentiment d’appartenance et de confiance en soi, tandis qu’un simple silence, même bref, qui interrompt le flux de la conversation peut engendrer un sentiment de rejet, souvent avant même que les personnes concernées ne prennent conscience de cette interruption.
L’instinct de combler le silence n’est donc pas irrationnel. Le seuil est simplement plus bas qu’on ne le pense.
Un compte rendu de ces recherches indique que les anglophones peuvent commencer à se sentir mal à l’aise après environ quatre secondes de silence, tandis que les Japonais restent à l’aise pendant près de 8,2 secondes. Cette différence est en partie culturelle et non figée.
Cette habitude devient problématique lorsqu’on ne laisse jamais de répit. Remplir constamment les silences peut être perçu comme de la nervosité, ou comme un manque d’écoute. Parfois, la meilleure attitude consiste à laisser le silence s’installer un instant et à faire confiance à l’autre personne pour qu’il soit comblé.
4. Vous prenez l’avantage sans vous en rendre compte

Votre collègue évoque une semaine difficile. Vous lui répondez en parlant de la vôtre, encore plus éprouvante. Son vol a été désagréable, le vôtre pire. Vous avez l’impression de créer un lien. Pour lui, cela peut ressembler à une mise à l’écart discrète.
Le sociologue Charles Derber a nommé ce phénomène « narcissisme conversationnel » et l’a résumé ainsi : « La qualité de toute interaction dépend de la propension des personnes impliquées à rechercher et à partager l’attention. » Le fait de prendre l’ascendant fait pencher la balance en votre faveur, généralement par inadvertance.
Il convient toutefois d’être prudent avec cette étiquette. Comme l’explique Sarah Lyter, superviseure clinique : « Le narcissisme conversationnel désigne simplement un comportement récurrent dans la communication, tandis que le narcissisme est un trouble de la personnalité. » L’habitude de surenchérir n’est pas un diagnostic. C’est un réflexe, souvent lié au désir de créer du lien.
La psychiatre Sue Varma a décrit l’impact de cette situation sur l’autre personne : « On a l’impression d’être dans une compétition. Si vous avez de bonnes nouvelles, l’autre personne en a de meilleures. On peut avoir l’impression que nos propres expériences sont effacées. » La solution est simple : lorsqu’une personne partage quelque chose, laissez-lui le temps de s’exprimer avant d’intervenir.
5. Vous vous excusez constamment

« Excusez-moi, puis-je vous poser une question ? » « Excusez-moi de vous déranger. » « Excusez-moi, je crois que vous avez mal pris ma commande. » Aucune de ces phrases ne nécessite d’excuses. Pourtant, chez certaines personnes, ce mot leur échappe presque systématiquement.
Cela découle généralement du désir de ne pas être un fardeau. Cependant, s’excuser systématiquement peut se retourner contre vous. La thérapeute Millie Huckabee souligne que s’excuser de manière automatique peut devenir une habitude qui mine votre affirmation et votre autorité personnelle, et que cette habitude découle souvent de la peur du conflit ou d’un manque de confiance en soi.
Il existe aussi une version plus subtile de cela. Lorsque vous vous excusez pour des broutilles, vous pouvez, sans le vouloir, donner à l’autre personne l’impression qu’elle doit vous rassurer. C’est un fardeau inutile à porter.
L’échange est facile à mettre en pratique. « Désolé pour le retard » devient « Merci d’avoir attendu ». « Excusez-moi de vous déranger » devient « Avez-vous une minute ? » On retrouve la même chaleur humaine, sans effacement de soi.
Conclusion
Rien de tout cela ne vous définit.
Prendre conscience d’une habitude représente l’essentiel du travail. Non pas que la prise de conscience résolve tout à elle seule, mais parce qu’on ne peut changer ses habitudes tant qu’on n’a pas identifié le réflexe pour ce qu’il est : une réponse acquise, et non un trait de caractère immuable.
Vous n’avez pas besoin de changer radicalement votre façon de parler. Il suffit de prendre conscience du réflexe une fois, de faire une pause, et de choisir une réponse plus courte, un ton plus calme, un « merci » plutôt qu’un « pardon ». À chaque fois, cela devient un peu moins automatique.
Si tout cela vous pèse plus qu’une simple habitude passagère, en parler avec un thérapeute qualifié vaut bien plus qu’un article.
