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Marc Aurèle : le bonheur de votre vie dépend de la qualité de vos pensées, car votre esprit prend la forme de ce à quoi vous pensez

Un train en retard, une remarque blessante au travail, un message inquiétant reçu au mauvais moment… Il suffit parfois de quelques secondes pour qu’un événement prenne ensuite une place démesurée dans notre esprit. La situation est terminée, mais nous continuons à la rejouer mentalement. Nous imaginons ce que nous aurions dû répondre, ce que l’autre personne a voulu dire, ce qui pourrait arriver ensuite. Peu à peu, un moment désagréable finit par occuper toute notre attention.

Il y a près de deux mille ans, Marc Aurèle avait déjà identifié ce phénomène. Pour l’empereur et philosophe stoïcien, notre vie intérieure dépend en grande partie de la manière dont nous interprétons les événements et des pensées auxquelles nous revenons encore et encore.

La formule célèbre qui lui est attribuée, « Le bonheur de votre vie dépend de la qualité de vos pensées », provient de la traduction anglaise publiée par Jeremy Collier en 1701 du livre III, section 9 des Méditations.

Une autre phrase, souvent associée à cette citation, évoque l’idée que l’esprit finit par prendre la forme de ce qu’il contemple régulièrement. Pourtant, cette idée renvoie à un autre passage, situé au livre V, section 16. Il est donc préférable de ne pas présenter ces deux formulations comme une seule citation continue.

Une citation célèbre dont le sens s’est transformé avec les traductions

Toutes les images Pixabay

Les textes de Marc Aurèle ont été écrits en grec ancien et ont connu de nombreuses traductions au fil des siècles.

Selon les traducteurs, certaines formulations peuvent donc varier considérablement.

Dans la traduction du livre V proposée par George Long, Marc Aurèle développe notamment l’idée que nos pensées habituelles façonnent progressivement notre esprit et que « l’âme est teinte par les pensées ».

Le texte peut être consulté dans cette traduction de George Long du livre V des Méditations.

Cette nuance est importante, car la version populaire de la citation peut parfois donner l’impression que Marc Aurèle défendait une forme simpliste de pensée positive.

Ce n’était pas vraiment son propos.

Il ne disait pas que des pensées agréables suffisent à garantir une vie heureuse.

Il cherchait plutôt à comprendre comment nos jugements, nos interprétations et nos habitudes mentales influencent notre manière de vivre.

Autrement dit, le problème n’est pas seulement ce qui nous arrive, mais aussi ce que notre esprit ajoute à ce qui nous arrive.

Marc Aurèle écrivait avant tout pour lui-même

Marc Aurèle a régné sur l’Empire romain entre 161 et 180 après J.-C.

Son règne fut marqué par les guerres, les troubles politiques, les rébellions et une importante épidémie.

Une partie de ses Pensées pour moi-même semble avoir été rédigée durant ses campagnes militaires.

Pour approfondir le contexte historique et philosophique de sa vie, on peut consulter la notice consacrée à Marc Aurèle dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Ce qui rend son œuvre particulière, c’est qu’elle n’a probablement pas été écrite dans le but d’être publiée comme un manuel de développement personnel.

Marc Aurèle écrivait pour lui-même.

Ses notes ressemblent parfois à des rappels personnels destinés à conserver son calme, accomplir son devoir, accepter la mort, agir avec justice ou maîtriser la colère.

Les mêmes sujets reviennent régulièrement.

Le texte donne ainsi moins l’impression d’assister à une leçon philosophique que de lire le journal intérieur d’un homme qui essaye de maintenir son esprit en équilibre dans un environnement extrêmement exigeant.

Même le titre sous lequel nous connaissons aujourd’hui l’œuvre, Méditations, est postérieur.

Ce que le stoïcisme dit réellement de nos pensées

Le stoïcisme est souvent résumé par une idée simple : il faut concentrer son énergie sur ce qui dépend de nous et accepter ce qui n’en dépend pas.

Mais cette philosophie va plus loin.

Elle distingue notamment les événements extérieurs des jugements que nous portons sur eux.

Un événement peut être désagréable sans être nécessairement catastrophique.

Prenons un exemple très simple.

Vous êtes bloqué dans un embouteillage.

Le fait est que votre trajet prendra plus de temps que prévu.

Mais votre esprit peut rapidement ajouter une série de conclusions :

« Ma journée est fichue. »

« Cela arrive toujours quand je suis pressé. »

« Je vais forcément avoir des problèmes. »

« Rien ne se passe jamais comme prévu. »

L’événement lui-même n’a pas changé.

Ce sont les interprétations qui se sont multipliées.

La même chose peut se produire avec une remarque désagréable ou une critique.

Une personne peut ne pas apprécier votre travail sans que cela signifie que vous êtes incompétent.

Une erreur peut être réelle sans devenir la preuve que vous échouez dans tout ce que vous entreprenez.

Cette distinction entre le fait et l’histoire que nous construisons autour de lui est au cœur de la réflexion stoïcienne.

La rumination peut transformer un problème en plusieurs autres

Une difficulté existe parfois pendant quelques minutes.

Mais notre esprit peut la prolonger pendant des heures.

Nous répétons mentalement la scène, cherchons ce que nous aurions pu faire différemment et imaginons de nouveaux scénarios.

C’est ainsi qu’un événement ponctuel peut finir par devenir une véritable rumination.

Ce mécanisme est encore très actuel. Notre article consacré aux manières d’arrêter de trop réfléchir et de retrouver davantage de paix intérieure revient justement sur cette tendance à suranalyser les situations et à rester enfermé dans une boucle mentale.

Le stoïcisme propose alors une question très simple :

Qu’est-ce qui s’est réellement passé ?

Puis une seconde :

Qu’est-ce que mon esprit est en train d’ajouter à cet événement ?

Cette pause ne supprime pas le problème.

Elle permet simplement d’éviter que notre pensée le rende encore plus lourd.

Pourquoi certains principes stoïciens rappellent la psychologie moderne

La philosophie stoïcienne et la psychologie clinique ne sont évidemment pas la même chose.

Elles n’ont ni les mêmes méthodes, ni les mêmes objectifs, ni les mêmes critères de preuve.

Il existe toutefois des ressemblances intéressantes.

L’Institut national de la santé mentale américain explique notamment que la thérapie cognitivo-comportementale peut aider à repérer certaines pensées automatiques inexactes ou nuisibles, à les examiner et à observer leur influence sur les émotions et les comportements.

L’idée est importante : une pensée n’est pas nécessairement un fait.

Le simple fait qu’une idée nous traverse l’esprit ne signifie pas qu’elle décrit correctement la réalité.

Nous pouvons penser :

« Je vais forcément échouer. »

« Tout le monde me juge. »

« Cette erreur prouve que je ne suis pas à la hauteur. »

Ces pensées peuvent sembler très convaincantes sans être entièrement justes.

Sur ce point, on retrouve un parallèle intéressant avec le travail intérieur décrit par Marc Aurèle.

Notre article sur la manière de faire taire les voix négatives dans sa tête aborde également cette capacité à prendre de la distance avec certaines pensées automatiques.

Des chercheurs ont étudié les liens entre stoïcisme, TCC et pleine conscience

Ces rapprochements entre philosophie antique et psychologie moderne ne reposent pas uniquement sur une ressemblance superficielle.

Une étude publiée en 2023 dans la revue Neurological Sciences par Andrea E. Cavanna et ses collègues a examiné les parallèles entre le stoïcisme romain, la thérapie cognitivo-comportementale et la pleine conscience.

L’article est disponible ici : étude de 2023 dans Neurological Sciences.

Les auteurs soulignent notamment que des pionniers de la thérapie cognitive moderne, parmi lesquels Albert Ellis et Aaron Beck, ont eux-mêmes reconnu certaines influences philosophiques stoïciennes.

Cela ne signifie évidemment pas que Marc Aurèle ou les autres philosophes stoïciens avaient inventé la psychologie moderne.

Les méthodes thérapeutiques actuelles sont fondées sur une démarche clinique et scientifique qui n’existait pas dans l’Antiquité.

Mais certaines intuitions sur la relation entre pensée, émotion et comportement trouvent aujourd’hui un écho intéressant.

Les thérapies cognitivo-comportementales ont fait l’objet d’études contrôlées

Les thérapies cognitivo-comportementales ne reposent pas seulement sur l’idée qu’il serait utile de « penser autrement ».

Elles ont été étudiées dans de nombreux travaux scientifiques.

Une méta-analyse publiée en 2018 a notamment examiné 41 essais randomisés contrôlés par placebo portant sur l’efficacité des thérapies cognitivo-comportementales dans différents troubles anxieux.

Vous pouvez consulter la méta-analyse publiée en 2018 dans Depression and Anxiety.

Les chercheurs ont observé des bénéfices modérés pour plusieurs troubles anxieux et ont rapporté que les participants recevant une TCC avaient des probabilités de réponse au traitement nettement plus élevées que ceux des groupes placebo.

Ces résultats montrent qu’apprendre à examiner certains schémas de pensée peut faire partie d’un traitement efficace.

Mais cela ne signifie toujours pas que la souffrance psychologique puisse se résoudre par la volonté ou par quelques pensées positives.

Ce que la citation de Marc Aurèle ne veut surtout pas dire

La célèbre formule sur la qualité de nos pensées peut facilement être détournée.

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Elle pourrait laisser entendre que si quelqu’un est malheureux, c’est simplement parce qu’il pense mal.

Cette interprétation est injuste.

Personne ne choisit un deuil, une maladie, un traumatisme, la pauvreté, la discrimination ou une situation de violence.

Les conditions sociales et environnementales peuvent aussi avoir une influence considérable sur la santé mentale.

L’Organisation mondiale de la santé rappelle d’ailleurs que la santé mentale dépend d’un ensemble complexe de facteurs individuels, sociaux et structurels.

Les pensées jouent donc un rôle dans notre expérience, mais elles n’expliquent pas à elles seules le bonheur ou la souffrance.

C’est une nuance essentielle.

La thérapie cognitivo-comportementale n’est pas une injonction à être optimiste

Les TCC ne consistent pas à remplacer automatiquement chaque pensée négative par une pensée positive.

Elles invitent plutôt à examiner certaines pensées à la lumière des faits.

Prenons un exemple.

Vous faites plusieurs erreurs pendant une présentation professionnelle.

Une première formulation pourrait être :

« Ma présentation contenait plusieurs erreurs. »

Une autre serait :

« J’ai tout gâché. Je suis nul et tout le monde va maintenant penser que je suis incompétent. »

Le premier énoncé décrit une situation.

Le second ajoute une série de conclusions beaucoup plus générales.

La différence est importante car ces deux manières de penser ne conduisent probablement pas aux mêmes réactions.

Dans le premier cas, vous pouvez identifier ce qui n’a pas fonctionné et mieux préparer la prochaine présentation.

Dans le second, vous risquez surtout de rester enfermé dans la honte et la rumination.

Le but n’est donc pas nécessairement de se dire :

« Tout va bien. »

Il peut être plus utile de se demander :

« Quelle interprétation correspond le mieux aux faits ? »

Une pensée n’est pas toujours une vérité

Notre esprit produit continuellement des pensées.

Certaines sont utiles.

D’autres sont exagérées, automatiques ou influencées par notre fatigue, notre peur ou notre humeur du moment.

Pourtant, nous avons souvent tendance à leur donner immédiatement raison.

Si une pensée dit :

« Personne ne m’apprécie »,

nous pouvons commencer à regarder chaque interaction comme une preuve de rejet.

Si elle dit :

« Je vais échouer »,

chaque difficulté peut ensuite sembler confirmer cette idée.

C’est ainsi que certaines pensées répétées deviennent progressivement des chemins familiers.

Marc Aurèle avait précisément compris que l’esprit se façonne en partie par ce à quoi il revient continuellement.

La question la plus utile n’est pas : « Suis-je assez positif ? »

La réflexion stoïcienne invite plutôt à poser une autre question :

« Quel jugement suis-je en train d’ajouter à ce qui vient de se produire ? »

Après une situation difficile, il peut être utile de séparer les faits de l’interprétation.

Par exemple :

« Cette personne n’a pas répondu à mon message » est un fait.

« Elle m’ignore parce qu’elle ne m’apprécie plus » est une interprétation.

Peut-être que cette interprétation est juste.

Peut-être pas.

Mais faire la distinction permet déjà de retrouver un peu de recul.

Ensuite vient la question de l’action

Une fois que les faits sont plus clairs, le stoïcisme pose une autre question :

Que puis-je faire maintenant ?

Peut-être pouvez-vous corriger une erreur.

Demander de l’aide.

Présenter des excuses.

Changer de stratégie.

Vous reposer.

Poser une limite.

Ou simplement reconnaître qu’une situation ne dépend plus de vous.

Cette dernière possibilité est parfois la plus difficile.

Nous voulons souvent résoudre mentalement des situations sur lesquelles nous n’avons plus aucun pouvoir.

Pourtant, continuer à y penser ne nous donne pas davantage de contrôle.

Nous ne contrôlons pas toujours la première pensée, mais nous pouvons travailler sur ce qui vient ensuite

Une inquiétude peut apparaître spontanément.

Une pensée pessimiste aussi.

Nous n’avons pas nécessairement choisi qu’elle surgisse.

Mais nous pouvons apprendre à ne pas lui accorder automatiquement toute notre confiance.

C’est peut-être l’un des enseignements les plus actuels de Marc Aurèle.

Il ne s’agit pas de surveiller chaque pensée avec anxiété.

Il s’agit plutôt de développer une forme de discernement intérieur.

Cette pensée correspond-elle aux faits ?

Est-elle utile ?

Est-ce que je suis en train de généraliser ?

Suis-je en train d’anticiper quelque chose qui n’est pas encore arrivé ?

Qu’est-ce qui dépend réellement de moi ?

Le véritable message de Marc Aurèle est plus profond que la pensée positive

Près de deux mille ans après sa mort, les écrits de Marc Aurèle continuent de parler à beaucoup de lecteurs parce qu’ils abordent une difficulté profondément humaine.

Nous ne maîtrisons pas tout ce qui nous arrive.

Nous ne pouvons pas contrôler entièrement les réactions des autres, les accidents, la maladie, le passé ou les imprévus.

En revanche, nous pouvons parfois observer ce que notre esprit ajoute aux événements.

C’est là que se trouve une partie de notre liberté.

Les pensées ne déterminent pas à elles seules notre bonheur, notre santé ou notre destin.

Mais ce que nous répétons continuellement peut influencer notre manière de voir le monde, de nous percevoir et de répondre aux difficultés.

Le message de Marc Aurèle n’est donc pas :

« Pensez mieux et tout ira bien. »

Il serait plutôt :

« Examinez soigneusement les jugements que votre esprit produit, car vous risquez de finir par vivre à travers eux. »

L’œuvre de référence reste les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, notamment le livre III, section 9, ainsi que le livre V, section 16. Le texte complet peut également être consulté dans cette édition des Méditations disponible sur Project Gutenberg.

Publié par Jean-Charles Réno

À propos de l’auteur: j'aime la nature et l'écologie mais je m'intéresse aussi à la psychologie et la spiritualité, je pense que tout est lié. Je suis arrivé dans l’équipe d’ESM en 2016 après avoir étudié en Angleterre et passé plusieurs années en Australie . Depuis toujours, je suis soucieux de la nature et de mon impact sur l’environnement. Ainsi, par le biais d’informations, j’essaie de contribuer à l’amélioration de l’environnement et de jouer un rôle dans l’éveil des consciences afin de rendre le monde un peu meilleur chaque jour.

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