
Le traumatisme n’est jamais seulement un événement du passé, il est notamment la manière dont cet événement continue d’habiter le présent. Comme le dit Gabor Maté, le traumatisme est « ce qui reste en nous après ce qui s’est passé ». Il s’inscrit dans le système nerveux, dans les muscles, dans la respiration, et dans la vigilance. Bessel van der Kolk rappelle que « le traumatisme affecte l’organisme entier », mobilisant en continu les hormones de stress, empêchant le corps de se sentir en sécurité, et maintenant l’organisme dans un état d’alerte qui ne s’arrête jamais.
Ce texte aborde le traumatisme, le stress et leurs manifestations physiques et émotionnelles. Certains passages peuvent être difficiles ou réveiller des souvenirs, des sensations ou des émotions inconfortables. Prenez le temps de lire à votre rythme et n’hésitez pas à interrompre votre lecture si vous en ressentez le besoin. Les informations présentées ont une visée informative et ne remplacent pas l’avis, le diagnostic ou l’accompagnement d’un professionnel de santé qualifié.
Lorsque la menace surgit, ou lorsqu’elle est répétée dans l’enfance, le corps active ses mécanismes de survie: les glandes surrénales libèrent du cortisol, le système digestif ralentit, le cœur s’accélère, les muscles se tendent, l’amygdale s’embrase). Le corps se prépare à fuir, à se battre, ou à se figer. Mais lorsque la menace vient de l’endroit même censé être un refuge – la maison, la famille, l’environnement intime – le système nerveux ne trouve plus de lieu où se déposer. Il n’y a plus de « dehors » où se sentir en sécurité. Alors le stress devient chronique, et le traumatisme s’installe.
Le cerveau encode ces expériences dans la mémoire émotionnelle.

L’hippocampe scanne le présent à la recherche de signaux qui ressemblent au passé. Une expression faciale, un ton de voix, un bruit soudain, une lumière vive, ou encore une route fréquentée: tout peut devenir un déclencheur. Le passé et le présent se mélangent. Le corps réagit comme si le danger était là, même lorsqu’il ne l’est plus. C’est ainsi que les traumatismes créent des cycles de peur, de vigilance, et d’hyperréactivité… tels des cycles qui semblent sans fin.
Parler de l’événement traumatique peut parfois replonger la personne dans la même activation corporelle où le cerveau raconte au corps que la menace revient. La mémoire devient alors sensation. C’est pourquoi la guérison ne passe pas seulement par les mots, mais par la libération des sensations corporelles qui sont restées coincées.
Peter Levine explique que lorsque nous pouvons revisiter un souvenir traumatique depuis une base intérieure solide, le cerveau reconsolide ce souvenir. Il le met à jour, comme si les ressources présentes aujourd’hui avaient été disponibles au moment du traumatisme. Le souvenir reste, mais il perd son pouvoir de nous envahir. Il devient un élément de notre histoire, non un tyran intérieur. Levine compare ce processus au kintsugi, l’art japonais de réparer les céramiques brisées avec de l’or: la fissure ne disparaît pas, mais elle devient une ligne de beauté, et un signe de transformation.
C’est ce que dit aussi Boris Cyrulnik: « On peut se relever d’un traumatisme à condition de pouvoir donner un sens à ce qui est arrivé. » La guérison n’efface pas le passé, elle le transforme.
Il est normal, même après des progrès, que certaines réactions reviennent. Le cerveau garde des traces de danger, et certaines situations peuvent réactiver d’anciennes réponses de protection. Cela ne signifie pas que vous régressez mais que votre système nerveux continue de retraiter ce qui a été vécu. Des approches comme l’EMDR permettent au cerveau de reclasser les souvenirs; le souvenir reste, mais il perd son intensité, sa charge émotionnelle, et son pouvoir de déclencher des réactions automatiques.
Guérir un traumatisme, c’est réintégrer les trois parties du cerveau:
- le cerveau instinctif
- le cerveau émotionnel
- le cerveau rationnel
Lorsque ces trois niveaux se reconnectent, nous retrouvons nos capacités naturelles (force, sensibilité, intuition, courage, attachement, créativité). Nous redevenons des êtres complets, capables de se défendre, d’aimer, de ressentir, de créer, et de vivre. Comme le dit Irvin Yalom, « la thérapie est une aventure dans l’inconnu ». C’est un voyage intérieur, un passage, et une véritable transformation.
» La vie est une succession de changements naturels » – Lao‑Tseu
Ne résistez pas. Laissez la réalité être la réalité. » Le traumatisme n’est pas une condamnation, il est une fissure qui peut devenir une ouverture. Une brisure qui peut devenir une lumière. Un passé qui peut devenir un chemin.
1. Pourquoi parler ne suffit pas toujours

Le piège de la reviviscence
La mémoire explicite vs implicite:
Parler du traumatisme active la mémoire explicite (hippocampe), mais le corps réagit à la mémoire implicite (amygdale, système nerveux). C’est pourquoi raconter son histoire peut parfois aggraver les symptômes: le corps réactive les sensations de peur sans que le cerveau rationnel puisse les apaiser.
Exemple: Une victime d’agression peut se mettre à trembler ou à hyperventiler en décrivant l’événement, comme si elle le revivait.
La dissociation:
Certaines personnes « quittent » leur corps pendant un traumatisme (dissociation). Plus tard, elles peuvent avoir du mal à réintégrer ces expériences, car le souvenir est stocké de manière fragmentée.
Le langage du corps:
Le traumatisme s’exprime souvent par des symptômes physiques (maux de tête, troubles digestifs, douleurs inexpliquées) avant même que la personne ne prenne conscience de son histoire traumatique.
2. Comment libérer le traumatisme du corps?
Le but est de réintégrer les souvenirs traumatiques dans une narration cohérente, tout en apaisant les réactions physiques. Voici des approches validées scientifiquement:
a. Les thérapies somatiques (corps-esprit)
Somatic Experiencing (Peter Levine):
Cette méthode aide à décharger l’énergie bloquée dans le corps (ex: tremblements, chaleur, larmes) en guidant la personne vers une complétion des réactions de survie (fuite, combat). L’idée est de permettre au système nerveux de revenir à un état de calme. D’observer les sensations physiques liées à un souvenir, sans jugement, et laisser le corps « finir » ce qu’il n’a pas pu faire au moment du traumatisme (ex: pousser, crier, courir symboliquement).
EMDR (Francine Shapiro):
L’EMDR utilise des mouvements oculaires ou des stimuli bilatéraux pour aider le cerveau à retraiter les souvenirs traumatiques. Cela permet de désensibiliser les réactions émotionnelles et de réintégrer le souvenir dans une mémoire « normale ».
Effet: Le souvenir reste, mais il perd son intensité émotionnelle et son pouvoir de déclencher des réactions automatiques.
Yoga, méditation, et cohérence cardiaque :
Ces pratiques aident à réguler le système nerveux en activant le nerf vague (responsable du calme). Le yoga, en particulier, permet de réhabituer le corps à la sécurité en combinant mouvement, respiration et pleine conscience.
b. Réécrire la mémoire traumatique
La reconsolidation des souvenirs:
Il est possible de mettre à jour un souvenir traumatique en le revisitant dans un état de sécurité (avec un thérapeute). Le cerveau peut alors recatégoriser l’événement comme « passé » et non plus comme une menace actuelle.
Par exemple une personne ayant subi des violences peut, en thérapie, imaginer se défendre ou être protégée dans le souvenir, ce qui change sa perception de l’événement.
L’art-thérapie et l’écriture:
Exprimer le traumatisme par des moyens non verbaux (dessin, danse, musique) permet de contourner les blocages du langage et d’accéder aux mémoires implicites.
c. Rétablir un sentiment de sécurité
Le « window of tolerance » (Janina Fisher):
Il s’agit d’élargir la fenêtre de tolérance au stress, c’est-à-dire la capacité à rester calme face aux déclencheurs. Cela passe par: L’auto-régulation (Apprendre à reconnaître les signes de déstabilisation (rythme cardiaque, respiration) et à utiliser des outils pour se recentrer (respiration 4-7-8, ancrage sensoriel)). Et par la titration (aborder en thérapie le traumatisme par petites doses, pour éviter la reviviscence.
Le travail sur les croyances:
Les traumatismes laissent souvent des croyances limitantes (« Je ne suis pas en sécurité », « Je ne mérite pas l’amour »). Les thérapies cognitives (TCC, ACT) aident à identifier et modifier ces schémas.
3. Pourquoi les réactions reviennent-elles?

a. Les déclencheurs invisibles:
Un parfum, une voix, une situation peut réactiver le système nerveux sans que la personne en ait conscience. Le corps réagit avant que le cerveau rationnel ne comprenne pourquoi.
Par exemple une personne ayant vécu un tremblement de terre peut paniquer à chaque vibration (métro, camion qui passe).
b. Les couches de traumatisme:
La guérison se fait souvent par couches. On peut penser avoir « fini » avec un traumatisme, puis découvrir qu’il en reste des traces dans d’autres aspects de la vie (relations, travail, etc.).
c. La mémoire du corps:
Même après une thérapie, le corps peut garder des réflexes de protection. Ce qui est normal, car la guérison ne signifie pas effacer le passé, mais ne plus être prisonnier de ses réactions.
4. Vers une intégration: le « Kintsugi » de l’âme
Le Kintsugi (l’art japonais de réparer la porcelaine avec de l’or), la guérison du traumatisme ne consiste pas à revenir à l’état « d’avant », mais à créer quelque chose de nouveau et de plus fort.
a. La résilience post-traumatique:
Beaucoup de personnes ayant vécu un traumatisme développent une force particulière: une empathie accrue, une créativité, ou un sens profond de la vie. Boris Cyrulnik parle de « résilience »; la capacité à se reconstruire, voire à s’épanouir, après l’adversité.
b. L’auto-compassion:
Accepter que le chemin soit chaotique, avec des hauts et des bas, est essentiel. Se blâmer pour des réactions automatiques, c’est comme se blâmer d’avoir mal après une blessure physique.
c. Le sens:
Comme le dit Cyrulnik, « donner un sens » à ce qui est arrivé est une étape clé. Cela peut passer par l’engagement, l’art, l’aide aux autres, ou simplement par l’acceptation que le traumatisme fait partie de votre histoire, mais ne la définit pas.
5. Par où commencer?

Reconnaître les signes: Identifier les sensations physiques (nœud à l’estomac, tension dans les épaules, etc.) liées au stress ou aux souvenirs. Noter les déclencheurs (situations, personnes, lieux) qui provoquent ces réactions.
Trouver un thérapeute spécialisé: Privilégier les approches somatico-émotionnelles (EMDR, Somatic Experiencing, IFS, psychothérapie sensorimotrice). Éviter les thérapies qui poussent à revivre le traumatisme sans outils de régulation.
Pratiquer l’auto-régulation au quotidien:
–Respiration: La cohérence cardiaque (5 secondes d’inspiration, 5 secondes d’expiration) pour calmer le système nerveux.
–Ancrage: Se concentrer sur les sensations présentes (pieds au sol, objets autour de soi) pour sortir des flashbacks.
–Mouvement: Marche, danse, yoga pour libérer les tensions stockées.
Créer un environnement sûr: Limiter l’exposition aux déclencheurs (médias violents, relations toxiques). Et s’entourer de personnes stables et bienveillantes.
Accepter les rechutes: Comprendre que les retours en arrière font partie du processus. Chaque fois que le corps « se souvient », c’est une opportunité de réintégrer un peu plus le traumatisme.
Conclusion
Le traumatisme est une blessure invisible qui vit dans le corps et l’esprit, mais il n’est pas une sentence à vie. La guérison passe par:
– Écouter le langage du corps (sensations, réactions automatiques).
– Retraiter les souvenirs avec des méthodes adaptées (EMDR, thérapies somatiques).
– Réguler le système nerveux (respiration, mouvement, sécurité).
– Donner un sens à son histoire, sans nier la douleur.
Ouvrages connexe:
- Le corps n’oublie rien – Bessel van der Kolk
- Quand le corps dit non – Gabor Maté
- Réveiller le tigre – Peter Levine
- Les vilains petits canards – Boris Cyrulnik

