
Il y a près de 2 500 ans, une réflexion attribuée à Confucius résumait en quelques mots une conception particulièrement exigeante de l’apprentissage :
« Si je marche en compagnie de deux personnes, chacune peut devenir mon maître. Je retiens ce qu’il y a de bon chez l’une pour le suivre, et lorsque j’observe ce qu’il y a de mauvais chez l’autre, je cherche à le corriger en moi-même. »
Les traductions peuvent différer légèrement, notamment dans les versions anglaises, mais ce passage figure bien dans le livre VII des Analectes de Confucius.
Cette pensée ne signifie pas qu’il faudrait imiter les personnes que nous rencontrons ou considérer toutes leurs opinions comme également valables. Elle propose plutôt une manière d’observer les autres tout en portant simultanément notre regard sur nous-mêmes.
Les qualités que nous admirons peuvent devenir des exemples à suivre. À l’inverse, les défauts que nous remarquons chez autrui peuvent servir d’avertissement et nous conduire à examiner notre propre comportement.
Cette attitude trouve un écho dans les recherches contemporaines consacrées à l’humilité intellectuelle, qui implique notamment de reconnaître avec lucidité les limites de ses propres connaissances et de son jugement.
La véritable leçon se trouve en nous

L’un des éléments essentiels de cette citation est l’idée de se corriger soi-même.
Lorsque nous rencontrons une personne patiente, honnête, courageuse, généreuse ou particulièrement disciplinée, nous pouvons naturellement admirer son comportement. Mais, dans la perspective confucéenne, l’observation ne devrait pas s’arrêter à cette admiration.
La question devient alors : comment intégrer cette qualité à notre propre manière d’agir ?
Une personne capable de rester calme dans une situation difficile peut, par exemple, nous rappeler l’importance de la maîtrise de soi. Quelqu’un qui tient ses engagements peut nous pousser à examiner notre propre sens des responsabilités.
Mais l’enseignement fonctionne également dans le sens inverse.
Lorsque nous observons une personne négligente, arrogante, cruelle ou incapable d’écouter les autres, notre premier réflexe peut être de la juger. La pensée attribuée à Confucius propose une réaction différente : rechercher d’abord si une partie de ce comportement existe également en nous.
Même sous une forme beaucoup plus discrète.
La vertu devient ainsi une source d’inspiration, tandis que le défaut agit comme un avertissement. L’une nous montre ce que nous pourrions devenir ; l’autre nous rappelle ce que nous devrions éviter.
Dans les deux situations, le regard porté sur autrui finit par revenir vers soi.
Apprendre des autres ne signifie pas les imiter

Cette philosophie ne suppose absolument pas que tous les comportements soient équivalents ou dignes d’être reproduits.
Au contraire, elle repose sur notre capacité à observer, à comparer et à exercer notre discernement. Il faut être capable de distinguer ce qui mérite d’être adopté de ce qui devrait être rejeté.
L’apprentissage ne consiste donc pas à obéir aveuglément à un modèle.
Une personne brillante peut nous montrer une manière efficace de travailler. Une autre, en commettant une erreur importante, peut involontairement nous enseigner ce qu’il vaut mieux éviter.
Dans cette perspective, un professeur n’est pas nécessairement quelqu’un qui possède un titre, un diplôme ou une autorité officielle. Certaines des leçons les plus importantes peuvent venir de personnes qui n’ont jamais eu l’intention de nous enseigner quoi que ce soit.
Cette manière de penser demande cependant une certaine humilité.
Observer les défauts des autres comporte en effet un risque évident : celui de transformer l’observation en critique, en commérage ou en sentiment de supériorité.
La citation attribuée à Confucius inverse précisément cette logique. Le défaut d’autrui ne devrait pas uniquement servir à juger cette personne. Il devrait aussi devenir une occasion d’examiner nos propres habitudes.
Faire de l’apprentissage une pratique quotidienne

Dans la tradition confucéenne, apprendre ne signifie pas simplement accumuler des connaissances, mémoriser des informations ou réussir des examens.
L’apprentissage est étroitement associé au perfectionnement personnel et à la formation progressive du caractère.
Il s’agit d’un processus continu : observer, réfléchir, mettre en pratique ce que l’on a compris, reconnaître ses erreurs puis essayer d’agir avec davantage de justesse.
Des ressources pédagogiques de l’Université Columbia consacrées à la tradition confucéenne présentent également cette philosophie comme une démarche permanente d’apprentissage et de perfectionnement de soi.
Cette conception élargit considérablement les lieux où l’apprentissage peut avoir lieu.
Une salle de classe peut évidemment nous instruire, mais il en va de même d’un repas en famille, d’une conversation entre amis, d’un trajet dans des transports bondés ou d’une réunion professionnelle particulièrement tendue.
Une personne qui conserve son calme peut nous enseigner la patience. Un collègue généreux peut rappeler la valeur de l’entraide. Une réunion mal organisée peut montrer les conséquences d’un manque de préparation. Une conversation dans laquelle personne n’écoute vraiment peut révéler les effets d’une communication défaillante.
La vie quotidienne devient alors une immense source d’observations.
C’est aussi ce qui rend cette pensée plus difficile à appliquer qu’elle ne le paraît.
Reconnaître les qualités d’une personne est relativement facile. Identifier les défauts d’une autre l’est parfois encore davantage.
Modifier ensuite son propre comportement constitue la véritable difficulté.
Confucius, un penseur devenu une référence mondiale

Confucius aurait vécu entre 551 et 479 avant notre ère. Il serait né dans l’État de Lu, sur un territoire correspondant aujourd’hui à une partie de la province chinoise du Shandong.
Il est principalement connu comme enseignant, conseiller et fonctionnaire. Cependant, les sources anciennes présentées par la Stanford Encyclopedia of Philosophy évoquent également différentes responsabilités plus pratiques qu’il aurait exercées, notamment dans la gestion des céréales et des troupeaux.
Son nom personnel était Kong Qiu. Le nom sous lequel il est aujourd’hui connu en Occident, « Confucius », provient d’une latinisation de Kong Fuzi, que l’on peut traduire par « Maître Kong ».
Son influence s’est considérablement développée après sa mort. Ses enseignements ont participé à la formation de traditions morales, éducatives, sociales et politiques qui ont profondément marqué plusieurs sociétés d’Asie orientale.
Il faut toutefois rappeler que les Analectes ne constituent pas un livre directement rédigé par Confucius.
Le texte rassemble des paroles, des échanges et des enseignements qui ont été compilés et transmis par ses disciples et leurs successeurs au fil des générations.
Cette histoire complexe de transmission explique pourquoi les chercheurs restent prudents lorsqu’il s’agit d’attribuer avec certitude chaque formulation à Confucius lui-même ou de reconstituer certains détails précis de sa biographie.
Pourquoi cette pensée reste actuelle 2 500 ans plus tard

Bien que cette réflexion appartienne à un monde très éloigné du nôtre, son principe reste étonnamment facile à appliquer à la vie contemporaine.
À l’école, au travail, dans une équipe sportive, dans la vie familiale ou sur Internet, nous sommes constamment exposés aux comportements des autres.
Nous observons des réussites, des erreurs, des gestes admirables et des réactions regrettables. Les réseaux sociaux ont encore amplifié cette exposition : quelques minutes passées sur un téléphone suffisent parfois pour assister à une quantité impressionnante de comportements humains.
La question essentielle n’est donc peut-être pas de savoir ce que nous voyons, mais ce que nous décidons d’en faire.
Un collègue particulièrement organisé peut nous rappeler l’importance de la préparation. Une réunion chaotique peut montrer ce qui se produit lorsque personne n’écoute réellement les autres. Une personne capable de reconnaître publiquement son erreur peut donner une leçon d’humilité.
Même une dispute agressive sur les réseaux sociaux peut devenir instructive.
Elle peut révéler l’impatience ou l’intolérance des personnes impliquées. Mais si nous appliquons réellement la logique de Confucius, elle devrait également nous conduire à nous demander si nous réagissons parfois de la même manière.
Cette capacité à reconnaître les limites de son propre jugement rejoint, sous certains aspects, les travaux contemporains consacrés à l’humilité intellectuelle.
L’enjeu n’est pas de considérer que tout le monde possède la même sagesse.
Il consiste plutôt à comprendre que presque chaque rencontre peut contenir une leçon pour celui qui sait observer avec attention.
Certaines personnes nous enseignent par leur exemple. D’autres nous enseignent par leurs erreurs. Mais dans les deux cas, l’apprentissage dépend finalement de notre capacité à transformer cette observation en réflexion personnelle.
C’est peut-être là que se trouve la force durable de cette pensée attribuée à Confucius : le monde peut devenir une école permanente, à condition que nous soyons disposés à apprendre des autres sans cesser de nous examiner nous-mêmes.
Le passage à l’origine de cette réflexion figure dans le livre VII des Analectes. Le texte classique chinois et différentes traductions peuvent être consultés sur le Chinese Text Project.

