
Tout le monde n’a pas de monologue intérieur
Votre monologue intérieur est peut-être moins constant que vous ne le pensez — un peu comme la lumière du réfrigérateur qui s’allume quand vous ouvrez la porte. Lorsque j’ai commencé mes recherches pour cet article, je pensais écrire sur d’autres personnes : ces individus fascinants et atypiques qui, paraît-il, n’ont pas de monologue intérieur, c’est-à-dire l’expérience de prononcer activement des mots dans sa tête comme une sorte de récit privé de sa vie.
J’ai ensuite regardé une conférence avec le Dr Russell Hurlburt, psychologue à l’Université du Nevada à Las Vegas, qui étudie l’expérience intérieure depuis 50 ans (Hurlburt & Heavey, 2007). Dès les premières minutes, une question m’a taraudé : et si je parlais de moi-même ? Est-ce que je pense vraiment en phrases complètes toute la journée, ou les phrases ne sont-elles que des outils que j’utilise pour m’expliquer aux autres ?
Et sommes-nous vraiment capables de faire la différence ? « En gros, tout le monde — ou presque — pense avoir un monologue intérieur en permanence », explique Hurlburt (Hurlburt, Heavey & Kelsey, 2013). « Il faut donc partir du principe que les gens ignorent tout de leur propre expérience intérieure. »
Une introspection de fauteuil défectueuse

Lorsque les scientifiques parlent de monologue intérieur, ou de ce que Hurlburt appelle « parole intérieure », ils font référence à l’expérience de former concrètement des mots dans son esprit, de manière séquentielle, comme si on les prononçait à voix haute (Hurlburt & Heavey, 2018). Il ne s’agit pas simplement d’une vague perception verbale d’une pensée, mais de l’expérience active d’assembler les mots intérieurement.
Hurlburt affirme qu’il n’existe aucune donnée définitive sur le nombre de personnes qui ont un monologue intérieur, ni sur la fréquence à laquelle nous pensons de cette manière (Hurlburt, 2011). La proportion varie « de zéro à 100 %, et partout entre les deux ».
Si ce phénomène est si difficile à cerner, c’est en partie parce que le processus est profondément interne. Les questionnaires, par exemple, peuvent s’avérer problématiques, explique Hurlburt, car ils incitent la personne interrogée à exprimer ses pensées par des mots. En qualifiant a posteriori ces pensées de mots, elle pourrait croire, à tort, que c’est ainsi qu’elle les a vécues initialement. De cette manière, nous pouvons bien trop facilement devenir les narrateurs peu fiables de notre propre récit (Hurlburt & Schwitzgebel, 2007).
« C’est comme la lumière du réfrigérateur », explique Hurlburt. « Quand on ouvre la porte, la lumière s’allume. Cela ne veut pas dire qu’elle reste allumée en permanence. »
Vous faites appel à votre cerveau ?

Pour contourner le problème des questionnaires dans ses recherches, Hurlburt utilise une approche résolument non verbale et d’une simplicité désarmante : le bon vieux bipeur. Il suit les participants dans leurs activités quotidiennes : courses, trajets, moments de distraction devant la télévision. Lorsque le bipeur retentit à intervalles aléatoires, ils s’arrêtent et notent précisément ce qui se passait dans leur esprit à ce moment précis. Sans aucune consigne verbale, sans ajout de mots à leur expérience. Juste la constatation de ce qui était réellement présent (Hurlburt, Heavey & Lapping-Carr, 2021).
Le processus est long et fastidieux. Hurlburt consacre environ 10 heures à chaque participant avant d’être certain de ses résultats. C’est en partie ce qui rend la collecte de données à grande échelle si complexe.
« Il va nous falloir deux ou trois heures pour que vous trouviez comment bien décrire cette expérience », dit-il. « Mais une fois que vous y arriverez, vous pourrez dire soit « Je parlais », soit « Je ne parlais pas ». »
D’après les tendances qu’il a observées au cours des décennies passées à recueillir ces échantillons déclenchés par des bips électroniques, Hurlburt affirme que la plupart des gens parlent intérieurement de temps en temps, mais pas aussi souvent qu’ils pourraient le supposer (Hurlburt & Heavey, 2013).
« Si on met tous les échantillons dans un même récipient, environ un quart d’entre eux concerneront le monologue intérieur », explique-t-il. « Ce qui signifie que les trois quarts n’en concerneront pas » (Hurlburt, 2011).
Mais de quoi est faite une pensée ?

Il s’avère que le monologue intérieur n’est qu’une des nombreuses façons dont nous pensons. Certaines personnes pensent principalement en images, en émotions ou par perception sensorielle, comme remarquer la couleur de la chemise de quelqu’un en pleine conversation, sans que cela ait le moindre rapport avec le sujet abordé (Hurlburt, Heavey & Kelsey, 2013).
Hurlburt souligne qu’aucun style de pensée ne se distingue comme supérieur ou préférable ; chacun présente ses propres avantages et inconvénients. De fait, ses recherches ont exploré l’univers intérieur de certains des méditants les plus accomplis au monde. Comme on pouvait s’y attendre, leurs pensées sont plutôt concises.
« Leur expérience se situe principalement dans ce que j’appelle la conscience sensorielle », dit-il, « c’est-à-dire, pas dans les mots » (Hurlburt, 2011). Il est intéressant de noter que ces méditants ont tendance à considérer la méthode du bip de Hurlburt comme un outil utile pour développer leurs compétences en méditation, un peu comme un gong zen portable.
Différences de perception

Comment les observations de Hurlburt sur le monologue intérieur s’accordent-elles avec le concept répandu de « discours intérieur positif ou négatif », c’est-à-dire la pratique interne consistant à s’encourager ou à se critiquer soi-même ? Les deux concepts reposent sur l’hypothèse que l’autocritique malsaine peut être questionnée ou corrigée verbalement.
Cette perspective a donné naissance à tout un secteur d’activité autour des affirmations et des techniques de recadrage cognitif, mais elle ne correspond peut-être pas aux besoins de certains penseurs. Si certaines personnes n’expriment pas leurs pensées par des mots en général, la négativité peut leur parvenir par des canaux qui n’ont rien à voir avec le langage. Cela signifie que les outils de recadrage verbal peuvent cibler le mauvais niveau pour certaines personnes (Hurlburt & Heavey, 2018).
Quelle que soit l’approche choisie en matière de recadrage cognitif, Hurlburt soutient qu’une meilleure compréhension de son processus interne est généralement très utile.
« Avoir une vision précise de son propre vécu intérieur est probablement une bonne idée », affirme Hurlburt (Hurlburt, 2011). « Par exemple, si vous êtes sujet à la colère, il serait sain de ressentir cette colère monter en vous, plutôt qu’à son apogée. » Autrement dit, il vaut mieux déceler la colère, la dépression ou l’anxiété dès leur apparition et les gérer, plutôt que de se retrouver soudainement pris dans leurs affres.
Ou « Connais-toi toi-même », comme dirait l’oracle.
Références utilisées
- Hurlburt, R. T., Heavey, C. L. & Kelsey, J. M. (2013). Toward a Phenomenology of Inner Speaking. Consciousness and Cognition, 22(4), 1477‑1494.
- Hurlburt, R. T. & Heavey, C. L. (2018). Inner Speaking as Pristine Inner Experience. Oxford University Press.
- Hurlburt, R. T. & Schwitzgebel, E. (2007). Describing Inner Experience? Proponent Meets Skeptic. MIT Press.
- Hurlburt, R. T. (2011). Exploring Inner Experience: Investigating Pristine Inner Experience. Cambridge University Press.
- Hurlburt, R. T., Heavey, C. L., Lapping‑Carr, L., Krumm, A., Moynihan, S., et al. (2021). Measuring the Frequency of Inner‑Experience Characteristics. Perspectives on Psychological Science, 16(2), 559‑571.

