
Le deuil comme désorientation et comme un apprentissage
Les caractéristiques normales de la mémoire et de l’apprentissage humains peuvent aider à expliquer la désorientation qui suit le décès d’un être cher. Lorsqu’un être cher décède, beaucoup d’entre nous basculent brutalement dans une nouvelle réalité déstabilisante, privés de leurs repères et de leurs habitudes qui rythmaient nos journées. Fini les allers-retours complices pour se brosser les dents après le journal télévisé ; fini les échanges de SMS entre deux réunions.
Ce qui est tout aussi déconcertant, c’est la façon dont, avec le temps, ce profond sentiment de déstabilisation se transforme peu à peu. L’absence de l’être cher nous marque à jamais, mais nous pouvons trouver de nouvelles façons d’être au monde, même en portant encore le poids de notre deuil.
L’adaptation face à une nouvelle réalité

Pour comprendre le déroulement de ce processus – et pourquoi il peut s’avérer particulièrement difficile pour certains – il est essentiel de s’interroger sur ce que signifie s’adapter au monde nouveau et impossible dans lequel on entre après la perte d’un être cher. L’adaptation est souvent perçue comme un retour à la stabilité d’avant la rupture. Ceux qui ont vécu un deuil connaissent malheureusement trop bien cette perspective.
Un ami bien intentionné encourage à « passer à autre chose », et la question sous-jacente « Quand est-ce que tu t’en remettras ? » s’insinue dans les conversations. Mais il existe une autre manière, plus pertinente, d’envisager l’adaptation : comme la capacité d’un système à s’ajuster dynamiquement, en actualisant sa réponse pour correspondre à un environnement changeant.
Ce type d’adaptation est un processus quotidien pour votre cerveau. Il compile les données accumulées tout au long d’une vie pour élaborer des prédictions sur le monde, et affine constamment ces prédictions en fonction des informations qu’il reçoit.
Ainsi, si vous vous réveillez seul(e) dans votre lit après des milliers de jours passés à vous réveiller aux côtés de votre être cher, la meilleure explication n’est pas son décès. En un sens, pour votre cerveau, sa mort n’est pas réellement effective avant plusieurs jours, semaines, voire mois. Ce n’est qu’alors que le cerveau commence à anticiper plus facilement son absence que sa présence.
L’apprentissage et le lien social chez les animaux
L’apprentissage pourrait être la tâche principale du cerveau en deuil, qui a longtemps fondé ses calculs sur l’hypothèse de la présence de l’être cher. Que se passe-t-il lorsque ces prédictions, autrefois parfaitement adaptées à la réalité, deviennent soudainement irrémédiablement erronées ? Comment le cerveau s’adapte-t-il ? Une nouvelle théorie que nous avons développée pourrait contribuer à éclairer la manière dont le cerveau d’une personne en deuil s’appuie sur des informations et des habitudes anciennes. D’un point de vue neuroscientifique, les sentiments, les comportements et le temps d’adaptation après le décès d’un être cher pourraient s’avérer plus compréhensibles.
Considérons un problème fondamental auquel les humains, mammifères sociaux, sont confrontés : nous vivons en liberté, mais nous devons garder le contact avec les personnes auxquelles nous avons tissé des liens afin de pouvoir nous retrouver régulièrement. Ce problème est partagé avec de nombreux animaux, notamment le campagnol des prairies, une espèce de rongeur socialement monogame.
À l’état sauvage, un couple de campagnols des prairies uni pour la vie partage un nid, se nourrit sur le même territoire et prend soin conjointement de sa progéniture. Grâce à ce lien permanent, inscrit dans le cerveau, le campagnol des prairies sert de modèle de recherche pour étudier l’attachement social et la perte chez l’humain.
Neurosciences de l’attachement et du stress

Une grande partie de ces recherches en neurosciences sociales se concentre sur le noyau accumbens. Cette structure cérébrale (présente chez l’humain comme chez le campagnol) présente une forte concentration de récepteurs à l’ocytocine, le neuropeptide qui renforce nos liens affectifs, et de récepteurs à la dopamine, un neurotransmetteur qui facilite l’apprentissage, la motivation et la récompense.
À mesure que le lien affectif entre les campagnols se consolide, les neurones du noyau accumbens qui s’activent spécifiquement en réponse à l’approche d’un partenaire se multiplient et des modifications épigénétiques inscrivent ce lien. Une fois ce lien encodé, le système neurologique des campagnols est prédisposé à libérer des hormones de stress en cas de séparation d’avec leur partenaire.
Chez l’être humain également, l’espoir de pouvoir compter sur la présence d’un être cher – qu’il s’agisse d’un proche aidant, d’un partenaire amoureux, d’un enfant ou de toute autre personne – est fondamental dans nos liens. À l’instar des campagnols des prairies, les humains possèdent une réponse neurobiologique au stress qui déclenche une cascade de modifications cardiovasculaires, hormonales et immunitaires lorsque leurs liens sociaux sont menacés.
Cette détresse peut constituer un signal d’alarme utile, voire vital pour la survie. Elle nous incite à rechercher quelqu’un, ou à faire suffisamment d’efforts pour qu’il vienne nous chercher. Mais ces signaux d’alarme ne sont utiles que si la personne recherchée peut finalement être retrouvée. Le décès d’un être cher est la rare occasion où cette solution devient impossible.
Identité et perte
Un autre aspect de la désorientation liée au deuil est le sentiment qu’une partie de nous-mêmes est morte avec la personne disparue. Notre identité est en partie indissociable de nos proches – un fait que semblent confirmer les recherches montrant des similitudes dans les représentations neuronales de soi et de nos êtres chers. L’intensité de ce sentiment de perte d’identité après le décès d’un être cher pourrait expliquer les différences individuelles d’adaptation.
Que signifie être parent après la mort de son enfant ? En quoi une veuve se comporte-t-elle différemment d’un conjoint ? Les personnes souffrant d’un deuil plus profond ont généralement plus de difficultés à définir leur identité en dehors de leur relation avec la personne disparue.
Mémoire autobiographique et intégration du deuil

Nous proposons qu’un autre aspect essentiel du deuil réside dans la manière dont une personne intègre la perte dans sa mémoire autobiographique, où sont profondément ancrées les expériences passées avec les êtres chers. La mémoire autobiographique se compose de deux types de mémoire à long terme : la mémoire sémantique et la mémoire épisodique. La mémoire épisodique inclut les souvenirs du type « Tu te souviens de cette fois… ? », dont les détails sont ancrés dans un temps et un espace précis.
La mémoire sémantique, quant à elle, nous permet de nous souvenir et de comprendre l’essentiel des choses ; elle comprend les connaissances générales sur soi-même, les autres et les relations. Les connaissances stockées en mémoire sémantique nous aident à donner du sens aux nouvelles informations : par exemple, nous pouvons prédire la fin probable d’un film en nous basant sur notre expérience cinématographique.
Le deuil comme apprentissage
Dans le modèle du « deuil comme apprentissage », nous formulons l’hypothèse que l’architecture neuronale du lien affectif soutient la persistance de la connaissance sémantique (ou croyance implicite) selon laquelle un être cher disparu continue d’exister, malgré de nouveaux souvenirs épisodiques qui semblent indiquer le contraire. Après le décès, la personne endeuillée possède deux faits fondamentaux concernant l’être cher disparu, encodés dans sa mémoire sémantique : l’être cher fait partie d’elle, et toute absence n’est qu’un état temporaire.
Pourtant, il existe aussi des souvenirs épisodiques récents d’expériences telles que les adieux, les rituels funéraires, le deuil partagé, le réveil en solitaire, le fait de mettre un couvert de moins à table. Ces flux de connaissances, à la fois bien établis et liés au lien affectif, et les souvenirs de la perte, qui s’excluent mutuellement, contribuent à expliquer pourquoi il est normal pour les personnes endeuillées de reconnaître le visage de l’être cher dans une foule, de prendre instinctivement leur téléphone pour l’appeler en apprenant une bonne nouvelle, ou d’avoir l’impression qu’il va franchir la porte à tout moment.
Ces expériences ne sont pas des illusions, mais plutôt le fruit de prédictions fondées utilisées par le cerveau pour tenter de comprendre le monde tel qu’il est aujourd’hui. Si votre croyance première est que l’absence d’un être cher n’est que temporaire, il est logique de croire en un avenir où les retrouvailles seront possibles.
Le désir ardent d’être près de la personne disparue (une autre expérience courante du deuil) reflète une tentative implicite de résolution de problème : si l’attente de son retour est trop douloureuse, vous devez aller à sa recherche. Il faut du temps et de l’expérience au cerveau pour intégrer les nouveaux souvenirs épisodiques du décès à la croyance sémantique en sa présence éternelle. Avec l’expérience, le cerveau peut élaborer de nouvelles prédictions. La personne ne rentre plus du travail à 18 h ; son linge n’apparaît plus dans le linge sale ; les plantes qu’elle arrosait ne sont plus entretenues. Finalement, le cerveau comprend mieux que l’absence de l’être cher n’est pas temporaire.
L’actualisation du modèle mental après un deuil

Il existe de bonnes raisons pour lesquelles il faut du temps pour actualiser sa perception du monde après un bouleversement tel que la perte d’un être cher. L’esprit maintient des modèles relativement stables des mondes extérieur et intérieur. Les neuroscientifiques supposent que le cerveau construit ces modèles à partir d’expériences passées. Il utilise ensuite sa connaissance du fonctionnement du monde pour prédire la probabilité des événements futurs.
Au fil de nos interactions avec le monde, le cerveau enregistre, grâce aux signaux d’erreur de prédiction neuronale, si un résultat a été meilleur ou pire que prévu. Ces signaux servent à mettre à jour le modèle mental et à éclairer les prédictions futures. Pour apprendre de ces erreurs de prédiction, il est nécessaire de trouver un équilibre entre flexibilité et stabilité, afin que nos modèles mentaux puissent être mis à jour au besoin sans être trop facilement influencés par des informations limitées.
Erreurs de prédiction et déséquilibre émotionnel
Pour une personne en deuil, les actions (par exemple, rechercher un être cher) qui, autrefois, aboutissaient systématiquement à une récompense (les retrouvailles), se soldent désormais par une absence de récompense, engendrant une erreur de prédiction négative (accompagnée de frustration, de détresse et de chagrin).
Un modèle mental trop rigide – qui refuse obstinément d’intégrer les nouvelles informations concernant l’absence de l’être cher – conduit à la répétition d’actions qui n’ont plus l’effet escompté. Les efforts répétés du cerveau pour intégrer ces nouvelles informations à un ancien modèle inchangé pourraient expliquer pourquoi certaines personnes endeuillées connaissent une période plus longue de dérégulation physique et émotionnelle aiguë.
À l’inverse, une adaptation saine après un deuil implique le développement – à mesure que les erreurs de prédiction s’accumulent – d’un modèle mental actualisé qui intègre harmonieusement passé et présent. Cet état d’équilibre et d’adaptation se reflète dans des concepts tels que le maintien des liens (la préservation d’un sentiment durable d’affection et de connexion avec la personne disparue) et le deuil intégré (un deuil qui a trouvé, comme l’écrit un auteur, « un refuge dans [son] cœur et ses souvenirs »). Ni la relation ni le deuil ne disparaissent jamais, mais ils prennent une forme différente, compatible avec la nécessité de trouver un moyen de vivre dans le monde tel qu’il est aujourd’hui.
Le deuil comme processus d’apprentissage
L’idée que l’adaptation au deuil nécessite un apprentissage n’est pas nouvelle. Cependant, le cadre théorique du « deuil comme apprentissage » nous aide à comprendre comment des processus cognitifs et neurobiologiques spécifiques peuvent influencer la manière dont les personnes endeuillées « réapprennent à appréhender le monde », selon l’expression du philosophe Thomas Attig.
Ce processus d’apprentissage sera probablement différent pour chacun. Mais comprendre les grandes lignes de ce qui se passe dans le cerveau pourrait nous aider à mieux vivre notre deuil et à mieux apprécier pourquoi notre propre processus de deuil, ainsi que celui de nos proches, requiert du temps et de l’expérience.

